Contenu - Points de vue

Markus Ritter

La ferme du futur

C’est de cela qu’il s’agira à la « Swiss Future Farm », que le canton de Thurgovie inaugurera officiellement dans quelques jours, en compagnie de deux commerçants de machines agricoles, à Tänikon, sur l’exploitation expérimentale d’Agroscope. Voici à quoi ressemble la ferme du futur : des 81 ha de surface agricole utile, 55 sont constitués de grandes cultures, 20 de prairies naturelles et 6 de surfaces de promotion de la biodiversité. L’exploitation compte également 65 vaches laitières et 55 truies. En comparaison nationale, il s’agit là d’une grande ferme, mais le nombre d’animaux reste modeste. Bien entendu, la ferme du futur doit travailler avec les technologies dernier cri. En effet, l’agriculture est l’un de ces secteurs où la mécanisation et l’automatisation sont censées amener un progrès fulgurant. En cette saison, le binage guidé par caméra au lieu de la pulvérisation de produits constituera un des éléments phares de la « Swiss Future Farm ». L’épandage du lisier ne se fait pas uniquement avec un dispositif à tuyaux souples. De fait, un capteur à infrarouges proches dose avec une très grande précision la quantité en fonction de la surface.

Numérique oblige, toutes les données sont relevées, tous les appareils sont interconnectés. D’aucuns connaissent le robot de traite, qui, en plus de calculer la quantité de lait, détermine également sa qualité, la santé de la vache ou si elle est en chaleur. L’agriculteur reçoit une alerte lorsque le robot détecte un problème. Il ne faudra pas attendre bien longtemps pour voir des tracteurs et des machines complètement automatiques rouler sur les champs, accomplissant les travaux de manière totalement autonome, avec la plus grande précision et en dosant les quantités de manière optimale. L’agriculteur du futur a donc besoin d'autres compétences et d’autres conditions, de même qu’une exploitation adaptée à ses besoins. Il doit être rompu à la technologie dans son ensemble. Il doit disposer de suffisamment de moyens pour acheter des machines miracles de plus en plus sophistiquées et, partant, de plus en plus chères. Il doit savoir calculer, planifier de façon stratégique et passer maître dans l’art de commercialiser ses produits s'il veut les vendre à des prix qui montrent que ses investissements n’auront pas été vains. Mais il ne doit pas oublier que, en dépit de toute cette technologie, il travaille dans et avec la nature. Or, celle-ci n'est pas totalement prévisible, ni planifiable. Les yeux humains, après des années d’expérience, verront toujours plus qu'une caméra ou un capteur.

Ils savent reconnaître les infimes indices signalant qu'une vache ne va pas bien. Ils savent identifier correctement un corps étranger sur un champ. Et nombreux sont les agriculteurs qui apprécient le travail manuel en plein air. Le soir venu, ils peuvent contempler le travail qu'ils ont abattu pendant la journée et s'en réjouir. Difficile d’en faire autant après avoir contrôlé, tel un employé de Skyguide, 1001 machines tout le jour durant. Je ne suis pas hostile à la technologie. Il est évident que certains développements sont inéluctables. La technologie nous délestera de nombreux travaux monotones et facilitera notre vie. Elle permettra d’améliorer l’utilisation des ressources et optimiser la protection des végétaux, des choses qui n'auraient pas été possibles sans elle. Cependant, elle présentera également des aspects moins reluisants. Du reste, j’entrevois un danger dans le soutien de la population pour l’agriculture indigène. Les nombreuses initiatives actuelles montrent que le peuple considère de manière critique, voire d’un très mauvais œil, une agriculture industrialisée, de plus en plus importante, de plus en plus mécanisée, comme c'est déjà le cas à l'étranger. Aussi devons-nous prendre en compte les attentes de la société sur notre route vers l’avenir. Je souhaiterais que ce projet nous apprenne également à gérer les zones d’ombre et les défis, afin que nous ne nous jetions pas tête baissée dans l'aventure « ferme 5.0 ». Le futur arrivera bien assez tôt !

Markus Ritter, président de l’Union suisse des paysans